Préface

Sept heures, sept heures et demie tout au plus. Comme chaque matin, après un rapide petit déjeuner, l’artisan est déjà au travail. Jusqu’à midi ou midi et demi, puis de quinze à dix-neuf heures environ, traquant le mot précis, l’expression exacte, supprimant telle partie, remaniant telle autre, il va, sans relâche, remettre l’ouvrage sur le métier. Sans que rien, jamais, ne le fasse renoncer, il va raturer, gratter, recommencer, jusqu’à atteindre, parfois, à la coïncidence parfaite entre la chose rêvée et la réalité. Quand on l’interroge à ce propos, il répond que malgré toute la peine qu’il se donne, le résultat restera invariablement au-dessous de ses espérances. Le moyen, dans ces conditions, de ne pas désespérer ? Ce sont, justement, ces moments fabuleux où, de loin en loin, la magie opère tout de même, et le fruit de tant d’efforts répétés se fait très exactement l’écho de ce qui avait été rêvé. Ces trop rares instants de bonheur suffisent toutefois à justifier toute une vie de labeur entièrement consacrée à un art : l’écriture. Véritable « artisan de la plume », comme il aime à se définir lui-même, l’infatigable Henri Troyat nous fait, depuis des décennies, le cadeau précieux d’une œuvre abondante, éclectique, passionnante. Sait-il seulement, celui qui, après tant d’années d’un travail et d’une discipline acharnés, est toujours tenaillé par l’angoisse de l’« à-peu-près », le plaisir qu’il a procuré à des générations de lecteurs ?

Non, sans doute. Car, penser au futur lecteur d’un livre en gestation reviendrait à ajouter, à l’anxiété déjà existante, une angoisse terrible, incommensurable et tout à fait paralysante. Chez Henri Troyat, l’écriture correspond à une nécessité intérieure. Elle est l’émanation unilatérale d’un imaginaire qui demande à s’exprimer de manière impérieuse. Les mots, retenus jusque-là, se font tout à coup trop lourds, ils exigent de sortir, de « vivre », ne serait-ce que pour libérer leur auteur de ses propres fantasmes. Ne pas écrire relève dès lors de l’impossible. Et le temps béni, enthousiasmant de la préparation fait alors place à la « torture de l’exécution »…

C’est vers l’âge de dix ans, en compagnie de son camarade Volodia Bylinine – dont la mère écrivait des romans de cape et d’épée, en russe –, que, pour la première fois, s’est fait jour le désir d’écrire. Leur collaboration se résumera à un unique essai en français ayant pour titre le Fils du satrape. Un immense besoin de s’exprimer par écrit est né en lui, qu’il va falloir satisfaire. En sixième, au lycée Pasteur de Neuilly-sur-Seine, le jeune auteur en herbe décide de fonder un journal dans les colonnes duquel il va s’essayer au genre du roman sous la forme d’une histoire à suivre, l’Héroïque Mission de Jean Mouvel. Mais c’est en classe de quatrième qu’il fait une découverte qui le marquera à jamais : la poésie. Bénéficiant, à cette époque, de l’intérêt particulier de l’un de ses professeurs – Auguste Bailly lui-même romancier et historien –, qui encourage ses tentatives méritoires, et sans doute maladroites, de versification, il n’est plus question pour Henri Troyat d’écrire une seule ligne en prose ! Nulle rédaction n’est plus rendue par lui, qui ne soit rédigée en vers. Une période peuplée de rimes qui n’aura qu’un temps. Mais, quelque amusant ou anecdotique que cela puisse nous paraître maintenant, il n’en reste pas moins que l’écrivain souligne, aujourd’hui encore, l’importance d’une telle formation et recommande vivement à toute personne envisageant une carrière littéraire, d’en passer par là.

À ce moment-là, cependant, bien que démontrant un net penchant et des dispositions certaines pour l’écriture, les choses ne sont pas si définies dans la vie d’Henri Troyat, et d’autres possibilités se profilent, qui exercent sur lui un attrait comparable : devenir artiste peintre, par exemple, ou encore – le croirez-vous ? – acteur (à l’instar de son oncle Constantin, il fera d’ailleurs de la figuration à plusieurs reprises) lui plairait beaucoup. De ces ambitions de prime jeunesse, l’art pictural, essentiellement, a laissé une trace indélébile chez l’homme de lettres reconnu et consacré : récriture est, pour lui, une expérience tout autant physique qu’intellectuelle. Il ne s’est, en effet, jamais résolu à taper ses manuscrits à la machine ou, mieux, sur ordinateur. L’expérience sensuelle du contact de la plume et du papier reste sans égale. Les lettres et les mots se font dessins qu’il faut apprivoiser et qui réjouissent l’œil aussi bien que la pensée.

Plongé dans l’immense solitude nécessaire à tout travail d’écriture, se faisant tour à tour romancier, biographe, auteur de nouvelles, de pièces de théâtre, de récits de voyages, ou de reportages, cette expérience, Henri Troyat va la vivre un nombre incalculable de fois. Depuis la parution de Faux jour, son premier roman, en 1935, il enchaîne les genres avec une aisance déconcertante. Il y a, d’abord, une œuvre romanesque monumentale : initiée avec Faux jour – sans oublier la Clé de voûte, parue dans la Revue hebdomadaire de Robert Saint-Jean – suivie du Vivier, un an plus tard, de Grandeur nature, de l’Araigne (prix Goncourt 1938), et bien d’autres depuis, elle comprend également de grandes sagas, telles que Tant que la terre durera, la Lumière des justes, les Semailles et les Moissons, les Eygletière, les Héritiers de l’avenir, le Moscovite, etc., pour lesquelles il collecte une documentation considérable : souvenirs de famille ou d’amis, lettres, journaux intimes glanés au fil des rencontres, photos jaunies, et documents aussi variés que des horaires et des itinéraires de trains ou des plans d’époque de certaines villes… Il effectue là une besogne minutieuse, quasi historique, dont il retire une expérience qu’il exploitera à bien d’autres occasions. Car, en plus des nouvelles, reportages, et autres récits de voyages, il s’attache aussi et surtout à produire d’immenses biographies. Un travail de titan, visant à relater l’existence et à rendre compte de l’œuvre de tous ceux, parmi les grands écrivains russes et français qu’il a aimés, et qui l’ont inspiré ou fasciné. En mai 1940, une biographie de Dostoïevski fait son apparition dans les librairies qui, étant donné les circonstances dramatiques, passe à peu près inaperçue (elle bénéficiera d’une réédition en i960). Puis, en 1946 c’est le tour du poète Pouchkine, à l’origine, selon lui, de toute littérature russe. Il y en aura beaucoup d’autres, bien sûr, parmi lesquelles Tolstoï (1965), Tchékhov (1984), son auteur favori, Tourgueniev (1985), jusqu’à la plus récente, publiée en 2001 et portant sur la vie et l’œuvre, au XIXe siècle, d’un des plus importants poètes russes de tous les temps : Marina Tsvetaeva. Mais Henri Troyat ne s’arrête pas là. Il sait également, à l’occasion, endosser l’habit d’historien pour nous livrer le récit trépidant du destin de grands personnages, tels que Pierre le Grand (1979), Alexandre 1er (1981), Ivan le terrible (1982), pour ne citer qu’eux. Ajoutez à cela les grands auteurs et poètes français, dont Flaubert (1988), Maupassant (1989), Verlaine (1993) ou Baudelaire (1994), et vous aurez un aperçu assez précis de l’étendue de son travail de biographe.

Ainsi, au fil des années, les nouvelles, romans ou suites romanesques alternent régulièrement avec les biographies. Excellant dans l’un et l’autre genre, bien malin qui saurait dire lequel est le plus affectionné par l’auteur. Seul constat possible : invariablement, l’écrivain revient et à l’un et à l’autre. Les difficultés engendrées par ces deux types de travaux, quoique dissemblables, présentent néanmoins des degrés comparables. Avec le roman, tributaire de l’intrigue et de la volonté des personnages, l’auteur plonge vers l’inconnu, ne sachant jamais où cela le mènera. Le biographe, lui, connaissant précisément ce qui va arriver, se trouve « comme sur des rails », dans l’impossibilité de laisser libre court à son imagination, et dans la crainte permanente de trahir celui dont il tente de relater l’existence. Dans les deux cas, il faut nécessairement s’identifier aux personnages, « découvrir les événements avec eux, en même temps qu’eux ». Cependant, alors qu’il est facile d’agir sur le devenir des uns, et ce dans la plus totale liberté, la destinée des autres échappe à tout contrôle. Deux exercices bien distincts et opposés en apparence, qui se fondent pourtant en une même soif inextinguible… écrire.

De même qu’aux relations de destins inventés succèdent les portraits de personnages authentiques, à l’intérieur même de l’œuvre romanesque d’Henri Troyat, les grandes épopées d’inspiration russe trouvent un pendant en celles qui émanent d’un vécu et d’une culture typiquement français. Ainsi, à la trilogie Tant que la terre durera, succède l’histoire d’Amélie, de Pierre, et d’Élisabeth, dans les Semailles et les Moissons ; de même, la saga des Eygletière, récit des aventures d’une famille bourgeoise de la France contemporaine, précède immédiatement le Moscovite, et ainsi de suite, les récits s’accumulent, tantôt russes, tantôt français.

La Russie, paradis perdu…

Lev Tarassov – ce n’est que bien plus tard, lors de la parution de son premier roman, qu’il adoptera le pseudonyme d’Henri Troyat – est né, en 1911, dans un Moscou déjà agité par la fièvre révolutionnaire. Son père, riche négociant en draps, originaire d’Armavir, bourgade mi-arménienne, mi-circassienne, où se côtoyaient depuis toujours Tcherkess et Arméniens, comme lui, était venu y installer une succursale, répondant ainsi au vœu le plus cher de son épouse bien-aimée. Les affaires prospéraient et la vie était douce dans la maison de la rue Skatertny, jusqu’au jour où, en 1917, les événements longtemps redoutés se produisirent, obligeant toute la famille à quitter la ville, puis le pays. En 1920, au terme d’un long et périlleux voyage, c’est l’arrivée en France, synonyme de sécurité. À travers le tableau dépeint par la gouvernante suisse qui avait encadré et dirigé ses premières années, Lev connaissait et aimait déjà ce pays et sa langue, qu’il avait pris l’habitude de pratiquer avec ses frères et sœur. Dès lors, et si l’on excepte un bref séjour à Wiesbaden, en Allemagne, les Tarassov ne quitteront plus jamais leur pays d’adoption. Parlant français au lycée, se retrouvant en Russie dès le seuil de la maison franchi, le jeune garçon évolue et se développe, partagé entre deux cultures, deux nations, deux patries. Parce qu’ils avaient tout laissé derrière eux et qu’ils se trouvèrent toujours dans l’impossibilité de récupérer leurs biens, ne fût-ce qu’en partie, leur vie d’exil se fit chaque jour plus dure et plus précaire. La nécessité faisant loi, une fois passé le baccalauréat, Lev dut opter pour une licence en droit et mettre de côté, du moins pour un temps, ses ambitions littéraires. Ayant obtenu son diplôme et afin de soutenir financièrement ses parents, il choisit de passer un concours de la fonction publique, celui de rédacteur à la préfecture de la Seine. Mais, qui dit fonction publique, dit nationalité française… C’est à ce moment-là, donc, qu’après en avoir discuté en famille, Lev Tarassov devient un citoyen français.

 

Français de cœur, il l’est, désormais, également pour l’état civil… Russe de naissance, il est lié pour toujours à un pays dont ses parents ont perpétué, leur vie durant, les traditions millénaires. On peut alors raisonnablement s’interroger : pourquoi, se destinant à une carrière d’écrivain, Henri Troyat, n’a-t-il pas plutôt adopté le russe pour s’exprimer ? La langue maternelle, la seule qui eût jamais résonné dans l’enceinte familiale… Cependant, le français, langue des études, de la vie à l’extérieur de la maison, reste celle qui a marqué de son empreinte révolution même de l’écrivain. Elle s’est par conséquent naturellement imposée lorsqu’il s’est agi d’écrire. Et, s’il ne nie pas que le russe ait eu quelque influence sur son style, c’est l’évidence, Henri Troyat est « bel et bien un écrivain français ». Et quel écrivain !

Cette double influence culturelle est manifeste et imprègne l’œuvre tout entière. Une double inspiration, dont l’exemple le plus remarquable réside sans doute dans le Moscovite, cycle romanesque dédié aux aventures d’Armand de Croué. Ce jeune émigré français, fuyant la Terreur, se réfugie à Moscou, avec son père, en 1793. Arrivé à l’âge adulte, il est irrésistiblement attiré par la brillante épopée napoléonienne. Déchiré entre ses deux patries, il finira par perdre tous ses repères… Ceci n’est, cependant, qu’un exemple parmi tant d’autres, car, même sur les œuvres d’inspiration française, l’ombre de la Russie plane, omniprésente. Ainsi, la tendre et violente Élisabeth, des Semailles et des Moissons, ne découvre-t-elle pas l’amour dans les bras de Boris Danoff, héros magnifique – dont la vie est, pour une bonne part, empruntée au vécu de l’auteur lui-même – de Tant que la terre durera ? Et que dire de Françoise Eygletière, tombée follement amoureuse d’Alexandre Kozlov, son professeur de russe ? Des exemples de ce type sont légion dans l’œuvre d’Henri Troyat, et c’est certainement ce qui lui donne cette couleur si exceptionnelle, ce qui fait qu’elle nous touche de manière si particulière et qu’elle tient une place unique dans le cœur et la bibliothèque de bon nombre de Français. Les trois splendides nouvelles, qu’il nous offre ici en exclusivité, constituent un parfait aperçu de tout ce qui a toujours nourri une imagination particulièrement prolifique. L’Âme de Mélitone nous représente, sous la forme d’un conte merveilleux, un instantané de la Russie d’antan et de ses coutumes séculaires. La France a également la part belle dans le Poisson pilote, parfait petit chef-d’œuvre du genre. Enfin, la Diablesse est l’occasion pour l’auteur de se remémorer un épisode de son enfance en Russie et d’évoquer, pour notre plus grand plaisir, le personnage à la fois splendide et effrayant de sa gouvernante suisse. Qu’importe si cela a réellement eu lieu ou pas, le plaisir et l’amusement du conteur sont tellement évidents, que nous ressortons de cette lecture absolument ravis et à jamais (si cela n’était pas déjà fait) conquis !

Personnage principal de bon nombre de ses écrits, son pays d’origine lui est pourtant demeuré étranger. L’écrivain n’est jamais retourné dans ce pays chéri, qui l’a vu naître. À la manière d’Alexandre Kozlov, son personnage des Eygletière, il a préféré conserver intacte sa « Russie intérieure », de peur qu’elle ne s’effondre au contact de la réalité.

Tout au long de sa carrière, Henri Troyat n’a cessé d’accumuler les prix et les récompenses de toutes sortes. Prix du roman populiste pour Faux jour, en 1935, il obtient, dès 1938, le prix Goncourt pour un autre de ses romans, l’Araigne. Son élection à l’Académie française, en 1959, alors qu’il est âgé seulement de quarante-huit ans, en fait le plus jeune membre que la « Compagnie » ait connu jusqu’alors. En dépit de tout cela, l’homme se signale par une grande humilité, une générosité pure, que les années n’ont pas entamées. Malgré la gloire et les multiples honneurs, aucune des qualités nécessaires au romancier ne se sont ternies en lui. Aucune certitude n’est venue altérer « la naïveté, la sensibilité, l’ouverture de cœur »… Rien d’affecté chez cet homme-là, rien qu’une sincérité émouvante et vraie. L’angoisse qui l’étreint au commencement de chaque entreprise nouvelle a exactement la même intensité que naguère. L’enthousiasme qui le saisit à la « naissance » de chaque personnage est toujours aussi grand. Comme autrefois, il laisse évoluer ses créatures à leur gré, et, ce faisant, il « ne les condamne ni ne les absout ». De surprises en étonnements, sa capacité à s’émerveiller de ses propres inventions, son aptitude à se laisser, encore et toujours, prendre à ses propres mensonges… toutes ces qualités sont sans doute à l’origine de l’engouement indéfectible que ses livres suscitent en chacun de nous, ses lecteurs. Sous sa plume, les mots s’épanouissent, les personnages s’incarnent et s’animent, s’étoffent, deviennent (presque) réels. Ainsi, toute la littérature d’Henri Troyat est peuplée de femmes et d’hommes, modernes et indépendants, de familles cultivant les traditions, de personnages complexes et orgueilleux, tantôt braves, tantôt lâches, plongés dans des univers incomparables et variés, sortis tout droit de l’imaginaire fécond d’un écrivain d’exception. Une galerie de portraits incroyables, alimentée, au fil des années, par un travail ininterrompu, une discipline de fer. L’artisan a conçu un bien bel ouvrage ! Prions-le de ne jamais, à aucun prix, laisser le métier en repos !

 

Béatrice Kazmierczyk